Réflexion critique sur l’Amérique

Essai Le philosophe japonais Osamu Nishitani revient sur la naissance d’une terre associée au principe de la propriété.

Publié le
Jeudi 22 Septembre 2022
Bridgeman Images
L’Impérialisme de la liberté, d’Osamu Nishitani, traduit par Arthur Defrance, Seuil, 330 pages, 24,50 euros

Partant d’un point de vue non occidental, Osamu Nishitani, philosophe japonais, professeur émérite à l’université des langues étrangères de Tokyo, porte un regard philosophique et historique original et érudit. Pour répondre à son questionnement initial, « Qu’est-ce que l’Amérique ? », l’auteur apporte une réponse systémique, considérant l’Amérique comme un « espace institué ».

Institué par la fiction juridique de la propriété privée, la seule qui ait une valeur pour les Européens qui ont découvert et conquis l’Amérique, comme ils l’ont nommée plus tard. En effet, cette terre n’avait pas encore ce nom, qui n’était pas le fait des indigènes appelés Indiens. Les indigènes, qu’ils ont écrasés, n’avaient aucun concept de propriété sur la terre. Pour eux, la terre était une « mère » et nullement un objet qui pouvait être possédé. Nishitani conteste l’idée ordinaire qui voudrait que l’Amérique ne désigne qu’un continent. En fait, ce nom renvoie à l’imaginaire d’un « espace-système de la liberté » fondé sur le droit de propriété, devenu le principe fondateur du Nouveau Monde. Il définit un système de la liberté fondée sur le droit de propriété terrienne, exclusive et inviolable (avec des clôtures et des murs), tel que l’a formulé John Locke dans son Traité du gouvernement civil (1690) : « La quantité de terre qu’un homme laboure, plante, amende et cultive, et dont il peut utiliser le produit, voilà ce qui définit l’étendue de sa propriété. Par son travail, il l’enclôt, pour ainsi dire, en la séparant de ce qui est commun. »

le « péché originel » de la liberté

Pour la première fois, l’Amérique, immense Terra incognita, « n’appartenait à personne », elle apparut aux Européens comme un espace naturel sans contraintes. Elle devint une « terre de la liberté » et même une « terre promise » pour les puritains protestants. Autrement dit, c’est la fiction juridique de la propriété privée et la définition économique de la liberté qui sont fondatrices de l’Amérique. Tel est, dit l’auteur, le « péché originel » de la liberté à l’américaine. Pour l’effacer et même fuir ce mythe fondateur d’une liberté fondée sur la propriété privée, l’Amérique se présente comme un Nouveau Monde tiré par le progrès et tourné vers le futur.

La thèse originale défendue « du point de vue d’un Japonais » permet de sortir des cadres conceptuels occidentaux habituels et donne le recul nécessaire pour penser l’extension planétaire du modèle de l’américanité sous la forme de la « globalisation » économique néolibérale.

Plus d'articles sur les sujets qui vous intéressent : 
EssaisÉtats-UnisPropriété privée