Quand la mémoire fait eau de toutes parts

Littérature Au cours d’un récit pudique et sans merci, Julie Otsuka, invitée du festival America, à Vincennes, explore en tous sens le passé quasi oublié de sa mère.

Publié le
Jeudi 22 Septembre 2022
Dans le bassin, le temps n’a pas de prise, « les ventres s’aplatissent » et « les poitrines remontent ».
Dans le bassin, le temps n’a pas de prise, « les ventres s’aplatissent » et « les poitrines remontent ».
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La Ligne de nage, de Julie Otsuka, traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, Gallimard, 164 pages, 19 euros

Née en 1962 à Palo Alto (Californie) de parents d’origine japonaise, Julie Otsuka a déjà été récompensée par le prix Femina étranger en 2012 pour Certains n’avaient jamais vu la mer. Cette fois, l’action a lieu dans une piscine « enfoncée sous terre, à plusieurs mètres sous les rues de notre ville ». Nageurs et nageuses multiplient les longueurs au quotidien. Parmi les habitués de ce huis clos chloré, il y a Alice, technicienne de laboratoire à la retraite. Elle oublie son bonnet, le code de son casier, mais jamais ses mouvements de brasse. « Là-haut, dit-elle, je ne suis qu’une vieille dame parmi d’autres (…) Ici, à la piscine, je suis moi-même. » Là-haut, la réalité est rude : concurrence, licenciements, grèves… En bas, sous le ciel bleu pâle du plafond, tout s’aplanit : « Nous n’appartenons plus qu’à l’une de ces trois catégories : les rapides, les moyens et les lents. » Dans le bassin, le temps n’a pas de prise. Les cheveux gris disparaissent sous les bonnets, les rides s’estompent, « les ventres s’aplatissent » et « les poitrines remontent ».

La première partie du livre éclabousse d’images le lecteur. C’est un éloge de la communauté des nageurs et de la piscine, lieu tranquille, sans courant, sans méduse ni Internet, où les « nageurs express » sont refoulés hors du bassin. Plus loin, une fissure apparaît au fond, dans le grand bain, prélude à d’autres. On s’affole. On engage des experts. S’agit-il d’une flétrissure, voire d’ « une tache morale » ? Alice remarque la chose puis l’oublie, jusqu’au jour où la piscine ferme ses portes. Pour elle, c’est le coup de grâce. Perdant sa ligne de nage, elle perd ses derniers repères. S’ouvre alors l’autre versant du livre : les fissures dans le cerveau d’Alice. Le texte est repris en main par sa fille, qui écrit en disant « elle » à sa mère et « tu » à elle-même. C’est une investigation biographique à rebours qui tente de repêcher, in extremis, le passé de celle qui perd la mémoire. Captant les gouffres, les progrès, la lente dégradation, ce récit débute par « Elle se rappelle »… suivi de dizaines d’exemples (son nom, le jour de « ta naissance », la perte d’un premier enfant, une « petite fille » aux artères inversées). Cela se poursuit par « Elle a oublié… » et sa longue théorie de faits. Défilent ainsi les morcellements d’une vie mangée d’ombres. La narratrice recense ce qu’elle peut, en désordre. Cela donne d’étranges souvenirs sauvages, des listes quasi obsessionnelles. La dissémination narrative dessine, en creux, le portrait lacunaire d’une mère à la disparition programmée. On entend, en sourdine, que les parents sont nippo-américains. Dans les bribes de souvenirs apparaissent, en vrac, l’internement dans un camp pendant la Seconde Guerre mondiale, un numéro de matricule et, tout à trac, « l’odeur de l’encens et du chou saumuré dans la cuisine ». On saisit qu’Alice a été femme de ménage chez « les riches blanches qui habitaient les collines ».

la tendresse se sent, mais demeure tenue à distance

Le chapitre suivant, « Belavista », vouvoie le lecteur en s’adressant à la vieille dame malade. C’est la voix de l’Ehpad de luxe à l’américaine, spécialisé « dans les troubles de la mémoire », où elle va échouer, en bordure d’autoroute. Règlement intérieur très strict, surveillance généralisée. Le rendement dicte chaque acte. La docilité est un devoir, le personnel a le sédatif express facile. Télé allumée en permanence, portes des chambres toujours ouvertes.

Enfin, la narratrice cherche la raison du mal, trop tard diagnostiqué, qui touche sa mère. Est-ce à cause des produits chimiques de ses teintures, des cachets pour l’hypertension, de la laque chaque jour vaporisée sur ses cheveux ?

La romancière, qui dit « je », trop longtemps absente aux siens, ausculte à froid celle qui lui a donné le jour. La tendresse se sent, mais demeure tenue à distance, au point que soit exigée l’autopsie du cerveau maternel, en réclamant même une photo. Le spectacle est glaçant, mais l’écriture savante de Julie Otsuka, dans ce texte pudique et violent, permet d’accepter la cruelle vérité. Ce roman à l’émoi singulier peut brûler les mains. Il brosse un beau portrait de femme, fière, aimante et digne jusqu’au bout des ongles – toujours soignés –, partie après trois années de silence absolu. En creux se lit aussi le portrait d’une fille acharnée à sauver du néant des lambeaux de leur relation, devenue lacunaire par la force des choses.

Festival America, du 22 au 25 septembre, à Vincennes. Programme : festival-america.com
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