Énergie. Matignon invente le « payer plus et consommer moins »

Élisabeth Borne a annoncé, mercredi, une augmentation de 15 % des factures d’électricité et de gaz. Alors que l’hiver s’annonce compliqué, selon RTE, le gouvernement mise sur la sobriété, sans jamais remettre en cause la loi du marché.

Publié le
Jeudi 15 Septembre 2022
La première ministre a réaffirmé l’objectif de réduction de 10% «	de notre consommation d’énergie	» en «	réduisant un peu le chauffage	». Bertrand Guay/AFP
La première ministre a réaffirmé l’objectif de réduction de 10% « de notre consommation d’énergie » en « réduisant un peu le chauffage ». Bertrand Guay/AFP
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Bousculé par la crise énergétique que traverse l’Europe sur fond de guerre en Ukraine et de mise à l’arrêt d’une partie du parc nucléaire, le gouvernement a annoncé la prolongation du bouclier tarifaire pour 2023, permettant de « contenir » l’augmentation des factures à 15 % en début d’année. Alors que le gestionnaire du réseau de transport d’électricité RTE met en garde contre des risques de coupures cet hiver, Élisabeth Borne table sur la sobriété et la solidarité européenne pour faire face. À gauche, comme à la CGT, la revendication première demeure la sortie du bien commun qu’est l’énergie des logiques du marché.

Une explosion des tarifs

Les Français sont prévenus : les factures de gaz et d’électricité vont augmenter de 15 % dès février. Une augmentation « contenue », s’est félicitée Élisabeth Borne, grâce à la prolongation du « bouclier tarifaire pour les ménages, les copropriétés, les logements sociaux, les petites entreprises et les toutes petites communes ».

« Ils sont en train de nous faire croire que c’est normal de payer cher. C’est la double peine pour des consommateurs à qui on demande plus de sobriété », a réagi Fabrice Coudour, de la FNME-CGT. Pourtant, des leviers existent pour faire baisser durablement les prix de l’énergie. Mais « à aucun moment, ce gouvernement ne remet en cause le marché sur le fond », regrette le syndicaliste. Pas plus qu’il n’évoque « la nationalisation des filières électricité et gaz », « le retour au tarif réglementé pour tout le monde, particuliers, collectivités et entreprises », ou la modulation de la TVA, dont se sont pourtant saisies l’Allemagne et l’Espagne pour faire baisser la note.

En amont de l’intervention d’Élisabeth Borne, Bruno Le Maire s’est appliqué à préparer les esprits. « Il serait complètement irresponsable de faire peser ces hausses uniquement sur le budget de l’État », a affirmé le ministre de l’Économie, se gardant bien de préciser que l’objectif est aussi de respecter la trajectoire de réduction des déficits à « 3 % du PIB en 2027 ». En maintenant par ailleurs les baisses d’impôts pour les plus fortunés et la réduction de la contribution des entreprises, « le gouvernement fait le choix de donner 150 milliards d’euros d’aides publiques aux grandes multinationales qui réalisent des profits et refuse de les mettre à contribution, mais n’hésite pas à taper dans le porte-monnaie des Français et à mettre en péril certaines activités industrielles », a fustigé Fabien Roussel, secrétaire national du PCF.

Un accompagnement insuffisant

«  Cette augmentation de 15 % n’est pas anodine pour de nombreux Français », a cependant reconnu Élisabeth Borne, qui a annoncé un nouveau chèque énergie versé de manière « exceptionnelle », « d’ici la fin de l’année », aux « 12 millions de foyers les plus modestes » (contre 6 millions auparavant) et d’un montant « de 100 ou 200 euros, selon le revenu ». Un tel dispositif « va coûter 16 milliards d’euros aux contribuables, alors que si on bloquait les prix, cela empêcherait un certain nombre de très grandes entreprises d’engranger un fric monstre », pointe la députée FI Aurélie Trouvé. Et ce chèque, « qui ne compensera pas la totalité de la hausse, ne concerne que 12 millions de ménages alors que 30 % de foyers ne bénéficient pas du bouclier tarifaire car ils passent par un fournisseur alternatif. Les collectivités et les entreprises non plus. Pour tous ceux-là, la facture n’augmentera pas de 15 % mais de bien plus », ajoute-t-elle.

Pour les entreprises, Bruno Le Maire, outre de nouveau critères d’aides à compter du 1er octobre pour certaines, n’a pas mis grand-chose de neuf sur la table alors que les difficultés s’accélèrent, notamment dans les secteurs très énergivores. La déception des collectivités est également à la hauteur de l’explosion des factures. La première ministre s’est contentée de rappeler que les toutes petites communes ont accès aux tarifs réglementés, que les mécanismes en place ont limité les augmentations pour les autres et qu’une enveloppe de 500 millions de soutien face à l’inflation a été votée cet été. « C’est insupportable, elle ne nous annonce toujours pas de retour au tarif régulé. Dans notre budget 2023, on devrait prévoir entre 1,7 et 2,5 millions pour l’électricité à la place des 660 000 euros de cette année, on n’inscrira que 750 000 euros et au-delà on ne paiera plus », réagit le maire de Montataire (Oise), Jean-Pierre Bosino (PCF), qui a lancé un appel en ce sens avec une vingtaine d’édiles.

Des risques de coupures

Malgré l’optimisme affiché du gestionnaire du réseau de transport d’électricité, l’urgence de la situation a contraint RTE à présenter, avec deux mois d’avance, son « étude prévisionnelle pour l’hiver 2022-2023 ». Mercredi, Xavier Piechaczyk, président de RTE, a prévenu d’emblée que « le risque de tension » sur le réseau électrique cet hiver était « accru », se refusant même à exclure « totalement » le « risque de coupures ». Pour autant, « en aucun cas la France ne court un risque de black-out », a-t-il insisté.

L’étude prévisionnelle repose sur trois scénarios dépendant eux-mêmes d’une série de facteurs plus ou moins difficiles à prévoir : évolution du marché de gros, disponibilité en gaz, état du parc nucléaire français, aléas climatiques et météorologiques. Dans son scénario intermédiaire – le plus probable –, « les risques se manifestent essentiellement en cas d’hiver froid », explique RTE, qui pourrait alors déclencher son signal écowatt rouge. Sorte de météo de l’électricité, ce système d’alerte permet d’évaluer les ressources disponibles en fonction des besoins et, le cas échéant, de mettre en œuvre des « mesures de sauvegarde ». Graduelles, elles vont de la « mobilisation pour baisser les consommations » à des « coupures organisées ». Dans le scénario le plus pessimiste, qui repose notamment sur l’hypothèse d’une « pénurie de gaz », les « recours au moyen de sauvegarde » seraient très fréquents, prévient Xavier Piechaczyk.

Pour « réduire largement ce risque », RTE table sur la « sobriété » et la remise en état rapide du parc nucléaire. En matière de sobriété, Élisabeth Borne a réaffirmé l’objectif de réduction de 10 % « de notre consommation d’énergie par rapport à l’année dernière » en « réduisant un peu le chauffage » et en « évitant les consommations inutiles ». Un plan dédié devrait être présenté début octobre.

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