Anzhela, de l’Ukraine à Cherbourg

Arrivée en France en mars, la jeune femme se construit peu à peu un avenir grâce à l’appui d’un réseau de soutien. Une transition difficile abordée avec optimisme, avec comme seul objectif le bien-être de ses enfants.

Publié le
Mercredi 21 Septembre 2022

Tous ceux qui croisent sa route sont bluffés. « Anzhela est incroyable. Quand elle est arrivée d’Ukraine avec ses trois enfants, je n’en revenais pas. Elle avait tout le temps le sourire. La première chose qu’elle m’a dite, c’est : “Il faut que la vie continue, on ne peut pas se laisser abattre” », se souvient Céline, qui a hébergé la petite famille à son arrivée à Cherbourg, dans la Manche. Le sourire d’Anzhela, c’est aussi la première chose qui vient à l’esprit de son amie russe Khatia, pour décrire la grande blonde de 35 ans à qui elle sert souvent de traductrice et avec qui elle a construit une petite communauté d’entraide. La gaieté de cette mère courage pleine d’enthousiasme et concentrée sur le bien-être de ses enfants fait l’unanimité. « Cette famille transforme quelque chose d’atroce en quelque chose de solaire », résume Chesnel, la directrice de l’école où sa fille aînée est scolarisée.

La douleur et la honte

Cette énergie, Anzhela la met d’abord au service de ses enfants. C’est pour eux qu’elle a décidé, quelques jours seulement après le déclenchement de l’offensive russe contre l’Ukraine, le 24 février, de quitter son pays. Malgré le danger, et contre l’avis de tous ceux qui tentent de la décourager en lui disant qu’elle n’y arrivera pas, elle ne peut se résoudre à vivre sous les bombes. Elle met les trois petits dans sa voiture et file vers l’ouest, loin de la guerre. Après un bref arrêt en Belgique, puis en Allemagne, elle finit par débarquer à Cherbourg, où elle a trouvé une famille d’accueil via les réseaux sociaux et une amie ukrainienne. Cet exil n’est pourtant pas sans douleur. « J’ai toujours un sentiment de honte. Je me sens coupable de ne pas pouvoir être avec mon peuple qui souffre. Parfois, c’est très douloureux. Mais je suis reconnaissante que les enfants soient en sécurité et heureux », explique-t-elle.

« J’ai toujours un sentiment de honte. Je me sens coupable de ne pas pouvoir être avec mon peuple qui souffre. »

La vie matérielle n’est pas évidente non plus. Celle qui fut, à une époque, l’épouse d’un homme très riche avec vaste demeure, voitures, bateaux et voyages, vit désormais grâce à diverses aides. Deux mois après son arrivée, une famille de l’école de sa fille lui propose de louer un petit appartement. Avec ses 800 euros mensuels d’allocations familiales, Anzhela s’acquitte de ses 600 euros de loyers et s’appuie sur les associations et la solidarité pour manger et habiller ses enfants. Aucune nostalgie pourtant ne la travaille. De sa vie passée, elle dit que « ce n’était pas la vraie vie, c’était parfois très artificiel. Maintenant, c’est autre chose… Mais je suis heureuse, j’ai découvert toutes ces relations et tous ces gestes qui me touchent beaucoup. Et puis, quand tu as vu la guerre, tu commences à apprécier les cadeaux de la vie ».

Il faut dire que, à Cherbourg, un vrai réseau de solidarité s’est mis en place autour de la petite famille. À force de voir la grande de 9 ans accompagner le fils de sa famille d’accueil, la directrice de l’école Montessori lui a trouvé une place dans une classe. Mais arrivé en juin, il a fallu se rendre à l’évidence. Le provisoire allait durer. « Victoria s’était très bien intégrée, elle s’est fait plein d’amis et ni nous ni sa maman n’envisagions qu’elle change d’école », explique Fanny Chesnel, présidente de l’association qui gère l’école. Problème, l’établissement n’a pas les moyens de lui offrir une année de scolarité. Qu’à cela ne tienne, les parents d’élèves se mobilisent et parviennent à réunir la quasi-totalité de l’argent nécessaire. Vêtements, meubles, ustensiles de cuisine, chacun a apporté sa pierre pour faciliter l’installation des réfugiés. D’autres accompagnent Anzhela dans ses démarches auprès des administrations pour débloquer les papiers et les aides.

Le temps des projets

Âgé de 3 ans, le deuxième d’Anzhela a fait, en septembre, sa première rentrée en maternelle, dans l’école publique du quartier. Après quelques jours de pleurs, lui qui était si agité en arrivant en France semble avoir pris ses marques. La maman, enchantée, s’enthousiasme sur la maîtresse qui a si bien accueilli son fils. Grâce à la mobilisation, elle vient aussi d’obtenir quelques jours de crèche pour la petite dernière et peut désormais commencer à construire son avenir.

Venue dans l’urgence pour protéger ses enfants, Anzhela commence à envisager un futur à Cherbourg. La jeune femme attend avec impatience le début de ses cours de français et, en attendant, a commencé l’apprentissage de la langue avec son amie russe. À terme, elle évoque la possibilité de travailler comme architecte d’intérieur, le métier qu’elle exerçait en Ukraine. Mais comme toujours, elle prendra sa décision en fonction du bien-être de ses enfants. Une chose est certaine, avoir vu la guerre a transformé à jamais son regard sur la vie. « Maintenant, confie-t-elle, j’aime chaque instant. Aller au parc, sortir à la mer, c’est énorme quand tu as vécu enfermée sous les bombardements. » ​​​​​​​

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