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Bernard Thibault « S’attaquer aux injustices en amendant le système actuel »

Jeudi, 5 Décembre, 2019

Membre du conseil d’administration à l’OIT

La grande différence avec la réforme de 1995 que nous avons combattue réside dans le fait que le président de la République veut changer le système de retraites en France. Or, cela se fait à l’aide d’affirmations simplistes : il y a des insuffisances, des injustices, donc il faut changer de système. C’est contestable. On peut s’attaquer aux injustices et insuffisances en amendant le système actuel.

Cette affaire part quand même d’une volonté politique du président de la République, puisque maintenant tout est décidé à ce niveau-là, en s’appuyant sur quelque chose que je conteste : le fait que cette réforme figurait dans le programme du candidat Macron. Qui est capable de dire combien d’électeurs d’Emmanuel Macron ont voté pour lui au motif qu’il s’engageait à changer le système des retraites ? Personne. C’est abusif de laisser croire que cette réforme repose sur un engagement de campagne. Depuis qu’il est en responsabilité, le gouvernement ignore la négociation sociale avec les syndicats. Par définition, les mesures à prendre en matière de retraite doivent reposer sur un minimum de consensus dans un pays. Or, non seulement on ne demande pas l’opinion des Français mais ,surtout, il y a une majorité de syndicats qui y est opposée. Et 66 % de la population semble soutenir le mouvement.

Notre système actuel contient des formes de solidarité entre travailleurs. Elles sont certes à actualiser. Chacun convient que la situation des personnes précaires n’est pas satisfaisante. Mais, pour celles-ci, l’allongement de la période de référence à vingt-cinq années a été catastrophique du point de vue du montant des pensions. On peut corriger cela. Mais la vision proposée selon laquelle un euro cotisé donnera lieu aux mêmes droits pour chacun entretiendra cette discrimination entre les plus pauvres et les autres.

Même tromperie sur le trop faible niveau de pension des femmes, autre argument brandi pour expliquer qu’il faut tout changer. Ce qui pénalise les femmes, c’est d’abord la discrimination dont elles font l’objet pour leurs salaires. Le principe de base d’égalité de traitement, de non-discrimination entre travailleurs, n’est pas respecté puisque leur niveau de salaire, à qualifications et anciennetés égales, est en moyenne 20 % inférieur à celui des hommes. C’est la double peine, puisque cette discrimination au travail conduit à une discrimination à la retraite avec des pensions plus faibles. Ces arguments démontrent qu’il est faux de considérer qu’une injustice ou une insuffisance justifierait en soi le changement du système.

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