Lola Lafon : « J’écris ce que j’aurais voulu lire ! »

Entretien Écrivaine, compositrice, chanteuse, féministe, Lola Lafon ne cesse d’explorer la destinée de celles qui refusent de suivre les rails. Avec « Quand tu écouteras cette chanson », récit d’un moment passé dans le dernier refuge d’Anne Frank, elle entend restituer vérité et profondeur à une histoire qu’on a lissée pour devenir universelle. Derrière le tête-à-tête Lafon-Frank, l’autrice se confronte à sa propre narration familiale.

Publié le
Samedi 1 Octobre 2022
Derrière le tête-à-tête Lola Lafon-Anne Frank, l’autrice se confronte à sa propre narration familiale et continue d’explorer la destinée de celles qui refusent de suivre les rails. © Joël Saget/AFP
Derrière le tête-à-tête Lola Lafon-Anne Frank, l’autrice se confronte à sa propre narration familiale et continue d’explorer la destinée de celles qui refusent de suivre les rails. © Joël Saget/AFP
 

Lola Lafon, née en 1970, a passé son enfance en Bulgarie puis dans la Roumanie de Ceausescu, avant d’arriver en France à 12 ans. Écrivaine, chanteuse, compositrice, féministe, elle s’est attachée dans ses romans à décrire des jeunes filles suscitant des « amours mondiales ». « La Petite Communiste qui ne souriait jamais » (Actes Sud, 2014), sur la gymnaste Nadia Comaneci, lui a valu de nombreux prix. Lola Lafon mène une exploration sans merci des violences faites aux femmes, notamment dans « Chavirer » (Actes Sud, 2020), où une adolescente, issue d’un milieu modeste, rêve de devenir danseuse et tombe dans le piège sexuel tendu par de faux recruteurs. Il y a un an, elle a passé une nuit dans l’Annexe d’Amsterdam, où Anne Frank vécut cachée. Elle a fait le récit de cette expérience dans « Quand tu écouteras cette chanson » (Stock, collection « Ma nuit au musée », 250 pages, 19,50 euros).

Entre 3 et 12 ans, vous viviez en Roumanie…

Mes parents étaient professeurs de littérature. J’ai vécu en Bulgarie, en Roumanie et aux États-Unis. Je n’ai rien à dire sur mon enfance…

Quel rôle a joué votre connaissance du roumain dans la composition de « la Petite Communiste qui ne souriait jamais » ?

Grâce à la langue roumaine, j’ai été en mesure de rassembler une importante documentation trouvée à Bucarest. Trilingue – j’ai appris l’anglais petite –, j’ai également pu lire à Montréal la documentation nord-américaine. J’ai pu comparer les différentes versions des mêmes événements. Avec le roumain, langue que je parlais enfant, j’avais une sensation de familiarité.

Peut-on dire que « la Petite Communiste… » est née d’une sorte d’identification à l’héroïne, avec pour points communs, la langue, le corps sportif ou dansant ?

Je ne travaille pas par identification. « La Petite Communiste qui ne souriait jamais » est davantage née d’une compréhension. La danse m’a aidée à approcher le quotidien d’une enfant désirant se soumettre à une discipline qui, parfois, peut effrayer les adultes. J’ai pu comprendre ce statut des enfants danseurs, de ces sportifs en herbe qui, souvent, exigent eux-mêmes cette contrainte. La danse, le sport de haut niveau, c’est une affaire de contrainte désirée, acceptée.

Icon QuoteJ’ai du mal quand on me dit que mes livres sont engagés. Le fait d’écrire est en soi un engagement. On ne dit jamais ça aux écrivains de droite, qu’ils sont engagés ! Pourtant, ils le sont.

Vos œuvres s’attachent à l’existence de jeunes filles ou de jeunes femmes soumises à différents types de contrainte par le corps…

Il s’agit aussi d’une contrainte morale. J’écris depuis ma place. On ne peut séparer la personne que l’on est aujourd’hui dans le monde de sa propre écriture. Je ne choisis pas d’écrire un roman sur tel ou tel sujet. Je travaille autour de ce qui m’obsède. Je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un livre sur les violences sexuelles, par exemple. Cela tourne plutôt autour de ce que je n’ai pas trouvé assez dans les autres romans. J’écris ce que j’aurais voulu lire ! Il y a eu peut-être une exception, pour « Chavirer », et encore. Au départ, je voulais écrire la vie d’une femme de 13 à 50 ans, vue par les autres. Je savais aussi que j’étais intéressée par la figure de la mauvaise victime, de la victime coupable, de celle qui n’est pas exemplaire. La littérature est là pour ça : être dans l’ambiguïté.

Vous chantez, vous avez dansé ; tant de cordes à votre arc…

Je n’ai pas tout fait en même temps ! J’ai toujours essayé de faire coïncider mes besoins avec mes désirs. Je suis très étonnée que mes livres soient traduits en une vingtaine de langues. J’ai commencé par la danse, qui n’est pas un métier très sûr. J’ai débuté très petite, à 6 ans, au petit cours de l’école de danse de Bucarest. À 12 ans, c’est devenu sérieux. La danse était le seul endroit où je me sentais bien. J’avais souvent changé de pays. Le cours de danse, c’était mon monde, un monde rassurant, avec des structures. Quand on devient professionnel, c’est très différent. Il y a l’humiliation, la compétition. Ces choix un peu vacillants me constituent. La musique, je n’en fais plus, sauf sur scène. Et puis j’ai enchaîné les romans. Danse, musique, littérature, c’est à chaque fois des formes de langage. La danse a déteint sur moi. Je suis très obsessionnelle et rigoureuse. Cette discipline vous contraint à vous confronter tout le temps à vos propres limites.

Votre vision du monde a un substrat politique, de classe résolument…

Je ne le désire pas, mais c’est là. J’ai du mal quand on me dit que mes livres sont engagés. Le fait d’écrire est en soi un engagement. On ne dit jamais ça aux écrivains de droite, qu’ils sont engagés ! Pourtant, ils le sont. Ils représentent un certain monde libéral, avec des valeurs propres. C’est un engagement de perpétuer ça. Les romans misogynes sont eux aussi engagés… Je me méfie de toute forme de volonté politique en écrivant. J’ai tendance à faire l’inverse depuis trois livres : mettre très en arrière ce que je pense. Je déteste les romans où vous sentez ce que vous devez penser. Personne n’aime recevoir d’ordres ou d’injonctions quand il lit. Dans « la Petite Communiste… », j’avais envie de montrer différentes facettes des ex-pays de l’Est. Tout y était paradoxal et terrible, notamment pour les femmes. Oui, c’est vrai, elles avaient accès à tous les types de travail. Une fois rentrées à la maison, c’était la double peine. Les pays de l’Est avaient un régime très patriarcal ; toutes ces lois sur le corps des femmes, cette obligation d’avoir des enfants. On ne peut plus citer ces pays en modèles aujourd’hui. Le fait que mes parents aient été communistes m’a guérie de toute forme de croyance. Je me considère aujourd’hui comme libertaire. Espérer, penser et réfléchir, oui, mais croire, c’est pour moi le début de la fin.

Icon Quote Les pays de l’Est avaient un régime très patriarcal ; toutes ces lois sur le corps des femmes, cette obligation d’avoir des enfants. On ne peut plus citer ces pays en modèles aujourd’hui.

Comment avez-vous vécu la nuit passée dans le musée Anne-Frank ?

Je me suis saisie de la proposition (le roman s’inscrit dans la collection « Ma nuit au musée » aux éditions Stock –  NDLR) pour mettre en place un cadre m’obligeant à me confronter à ce que je n’avais pas encore regardé, à savoir l’origine de ma famille. Cette famille ashkénaze, je l’ai jusqu’à maintenant très peu évoquée. L’atmosphère politique a joué. Les différentes formes de racisme sont en augmentation. Depuis la crise du Covid, on a vu surgir la montée en puissance d’un complotisme très antisémite. Et il y a eu aussi ce grand courage de la part des femmes depuis MeToo. Elles disent : « Moi, j’ai vécu ça. » Je me suis dit : tu ne peux pas rester tranquillement comme ça avec le nom de ton père, Lafon, qui est très français et qui invisibilise ta mère et tes origines russo-polonaises.

Le moment de me rendre sur place et de passer la nuit dans l’Annexe des Frank, à Amsterdam, a été repoussé en raison du Covid. Les confinements ont retardé ma venue de six mois. Durant ce laps de temps, j’ai rencontré par zoom le directeur du musée et Laureen Nussbaum, l’une des dernières personnes encore en vie à avoir bien connu les Frank. Elle était amie de Margot, la sœur d’Anne Frank. Laureen a 96 ans. Dès les années 1990, elle a commencé à étudier le « Journal » de sa petite voisine d’un point de vue littéraire. Laureen m’a ouvert à une nouvelle lecture d’Anne Frank. Comme tout le monde ou presque, j’ai lu son « Journal » à 11 ans. Ce journal n’est d’ailleurs pas le bon. Le journal intégral n’a été rétabli qu’en 1996 ! Voilà une jeune fille dont on invisibilise complètement le travail. Elle a réécrit totalement son texte. Son « Journal » est présenté comme l’œuvre spontanée d’une adolescente. Elle voulait être écrivaine ou journaliste. Pourquoi n’est-il signalé nulle part qu’il s’agit d’un manuscrit repris intégralement par elle ? Elle y fait preuve d’organisation, de choix. À son âge, quel talent ! Quelle volonté !

Vous tournez autour de la chambre sans parvenir à y entrer durant toute la nuit…

Je n’y arrivais pas. En passant devant, je voyais les photos par elle épinglées aux murs : les actrices, Elizabeth II à 12 ans, Greta Garbo. Je ressentais un sentiment d’effraction. L’Annexe est un réduit. Les chambres sont si petites. Ils étaient huit là-dedans. Ce n’est pas un musée à proprement parler. Des heures et des heures durant, seule, j’avais l’impression d’être chez quelqu’un. Quelqu’un qui n’est plus là. L’absence saute aux yeux. Je ne crois pas aux fantômes, mais je me disais : que vient-on chercher là ? Pourquoi entrer dans sa chambre ? Tant d’adultes autour d’elle l’ont réinterprétée, censurée. J’ai hésité toute la nuit avant d’y pénétrer… à l’aube. Avant de me mettre à rédiger, j’avais une obsession : ne jamais tracer de parallèle entre elle et moi, même si, oui, ma famille est morte à 90 % dans les camps et dans les convois qui menaient à Auschwitz.

« Quand tu écouteras cette chanson », de Lola Lafon, Stock, 180 pages

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