La chronique philo de cynthia fleury. Penser le populisme

Vendredi, 17 Janvier, 2020

« Le sardine » (les sardines) est un mouvement italien récemment constitué réunissant quelques milliers de personnes – une goutte d’eau – et s’opposant au « populisme haineux » en cours en Italie, en Europe et dans le monde. Il est vrai que le spectre populiste rassemble des courants hétérogènes : le Venezuela de Chávez, la Hongrie d’Orbán, les Philippines de Duterte, l’Italie de Salvini, la Grande-Bretagne de Farage, voire pour certains de Johnson, le Brésil de Bolsonaro, etc. Tout y passe.

Pierre Rosanvallon, dans son dernier ouvrage, le Siècle du populisme (Seuil, 2020), tente d’armaturer la doctrine, au-delà du simple diagnostic du symptôme. Pour décrire cette « anatomie » du populisme, il rappelle comment ce dernier s’appuie sur une illusoire conception du « peuple-Un », un « présupposé de l’unanimité sociale », un peuple « toujours au singulier » alors que « les libéraux pensent que la représentation a pour but de refléter la diversité et de constituer ensuite une forme de cohérence à travers les mécanismes de la délibération parlementaire ». La théorie populiste de la démocratie considère celle-ci comme « directe, polarisée et immédiate » : le but est de démultiplier l’acte référendaire, de supprimer les corps intermédiaires, de provoquer une sorte de face-à-face entre le « chef » et le « peuple-Un », de gérer l’agenda gouvernemental en fonction du court terme en exaltant trois types d’émotions, celles dites de « position » (ressentiment, sentiment d’humiliation et de mépris, d’invisibilité sociale), d’ « intellection » (conception complotiste du monde et du pouvoir) et d’ « intervention » (dégagisme, défiance, souveraineté destituante). Rosanvallon revient sur les trois grands « temps » qui ont fondé l’histoire des mouvements populistes : le césarisme et la première forme de démocratie illibérale en France, avec Louis-Napoléon Bonaparte qui a fait de la « démocratie plébiscitaire » son levier essentiel pour gouverner : les députés y sont vilipendés, assimilés à des « cochons à l’engrais » ; rien ne doit se trouver entre lui et ledit peuple, ni la presse ni les partis traditionnels. « Le public n’est jamais compris, analyse Rosanvallon, comme l’espace en travail de l’interaction et de la réflexion entre les groupes et les individus ; il n’est appréhendé que sous les espèces figées des institutions légitimées par l’élection. »

Pourtant, la société civile se développe considérablement sous son « règne ». Une deuxième grande séquence renvoie à la période de 1890 à 1914 : dénonciation de la première mondialisation, critique des partis et de la corruption de la démocratie, scandale du Panama qui pointe la perméabilité entre les députés, les industriels et la finance, disqualification des parlementaires, accusés d’être des guignols, démultiplication de la presse satirique déversant son dégoût, pulsions ressentimistes dans la société, montée du national-protectionnisme, et puis un troisième grand acte regroupant les pays du laboratoire latino-américain. Un éclairage salutaire pour penser l’alternative.

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