L’esprit des lumières en 2020. Le peuple, la révolte et la France périphérique

Vendredi, 17 Janvier, 2020

Thomas Hennequin

Interne en médecine, conseiller municipal et premier secrétaire fédéral du Parti socialiste de l’Aisne

Ils sont de celles et de ceux qui forment la France périphérique. Cette France loin de tout, loin de ceux qui nous gouvernent, et pas seulement par la distance qui la sépare de la capitale. Ils sont les nouveaux Misérables, les oubliés, les banlieusards et les provinciaux à la fois. Ils sont ces Français délaissés, depuis des années, par un État devenu pure administration financière, déconnecté des réalités et contraintes territoriales, du vivre-ensemble, coupé de toute forme d’humanité.

Il fut un temps où, pourtant, cette France périphérique était le cœur battant du pays. Aujourd’hui, elle en est réduite à une lente agonie dans l’indifférence des cercles parisiens. Elle se sent abandonnée par un centralisme étatique, loin des préoccupations quotidiennes, ayant décidé de couper ce cordon ombilical des corps intermédiaires, ce cordon vivifiant et nutritif tant pour la périphérie que pour le centre.

Cette France périphérique, c’est celle des hôpitaux publics de proximité qui ferment, des services publics qui désertent, des industries qui ne deviennent plus assez compétitives et délocalisent, des petits commerces, véritables poumons économiques des bourgs et petites villes, qui mettent alors la clé sous la porte et ainsi des écoles, contraintes, un peu plus chaque année, de resserrer leurs rangs et de fermer des classes. C’est aussi la France des quartiers où l’autorité de l’État n’est plus représentée, où la diversité des uns et des autres n’est plus érigée comme une richesse mais comme un conglomérat de différences qui dérangent. Ainsi s’incarne alors physiquement cette fracture territoriale et politique. Il y a ceux qui sont dedans et il y a ceux qui sont à côté. La France périphérique n’a pas choisi de se marginaliser. Les politiques gouvernementales successives, depuis plusieurs dizaines d’années, l’ont fait pour elle.

Là où la France recule, c’est la République tout entière qui s’efface. Partout où l’État, par son déni des problématiques locorégionales, décide de laisser un terrain en friche, c’est l’extrémisme qui germe. Ainsi s’enracine-t-il en colonisant peu à peu, telle une ronce sans fin, l’espace qui lui est, par pure inconscience, gracieusement offert. De cette détresse et cette misère sociale naît un sentiment, devenu réalité, d’abandon total. Là où l’État devrait protéger, il affaiblit. Là où il devrait déléguer, il centralise. Là où il devrait être présent, il déserte avec dédain. Là où il devrait tendre la main, il ferme les yeux. De cet abandon grandit alors la colère, avec la colère vient la révolte et de cette révolte un désir compréhensible de révolution sociale et sociétale. Émerge alors un 1789 des temps modernes où l’État-monarchie, en ne se préoccupant plus du quotidien de ses sujets, en les opposant face à de supposés privilèges plutôt qu’en les rassemblant, est mis à mal par des revendications diverses et multiples. Pourtant issues d’une multitude de sujets, ces revendications trouvent leur unicité dans le simple désir de considération, d’écoute, d’accompagnement et de réunification. Cette convergence des luttes, des gilets jaunes, de l’hôpital public, des sapeurs-pompiers, de celles et de ceux qui défendent leurs droits à une retraite juste, à titre d’exemples, issue des classes moyennes et qui prend racine dans la France périphérique, illustre, s’il en fallait, cette fracture bien réelle. Il n’y a plus une France, mais bien deux. Celle qui décide et qui fait et celle qui subit et qui suit.

Nonobstant, sur des terres quasi désertiques où la République n’existe que par ses scories, des femmes et des hommes de conviction, parfois engagés, souvent bénévoles, tentent, avec un dynamisme sans fin, de réimplanter un peu de vie. Ils bataillent ici et là pour installer une boucherie, une boulangerie, une supérette, un point poste dans la mairie du village ou encore contre la fermeture de l’unique classe. Ils défendent leur maternité avec ferveur et conviction, pour ne pas laisser le bien commun qu’est l’hôpital public s’éloigner encore davantage, à parfois plus d’une heure de route. Face aux souffrances territoriales, ils sont des semeurs d’espérance.

Leur colère face au désengagement de l’État devient leur moteur. Ce qui pourrait paraître de l’ordre des futilités participe d’une cohésion sociale nécessaire et indispensable à cette France périphérique. Tels d’irréductibles Gaulois, ces oubliés résistent et s’organisent. Ils incarnent ce que beaucoup ont délaissé : la haute conception du service public, tandis que d’autres souhaiteraient privatiser à tout-va. Ils sont entrés dans une ultime résistance, celle de ne plus être marginalisés par un État tout-puissant, concentrateur et centralisateur. Ils sont entrés dans une résistance ultime, celle de faire revivre leur France, coûte que coûte, à bras-le-corps. Déconsidérés, ils ont voulu, en 2019, leur Révolution. Ils veulent inverser le pouvoir. Qu’en sera-t-il pour cette année nouvelle qui s’ouvre ? Ils veulent tout simplement réconcilier ces deux France pour n’en faire plus qu’une, un État dont la promesse d’égalité ne serait plus vaine.

Et si, par malheur, l’institution restait alors sourde aux cris de détresse successifs de ses compatriotes, il viendrait un temps, où, la colère l’emportant sur la raison, la ronce encerclerait alors, dans cette nouvelle décennie, la République, pour la plonger dans un obscurantisme mortifère et pourtant bien réel. Ce temps n’est plus vraiment de l’ordre de l’utopie. Il est déjà presque là et, hélas, il vient, si rien ne l’arrête, pour s’accomplir.

De ces oubliés, en somme, de cette France périphérique, j’en suis, moi aussi. Avec eux, il nous faut relever plus que jamais, en 2020, le défi de l’espérance d’une réconciliation nécessaire de cette France qui souffre, qui se lève tôt, qui lutte et qui s’engage, afin d’éviter que l’esprit des Lumières n’y soit phagocyté par l’obscurantisme et que survienne alors la fin d’un monde.

×