Lettre à Manuel, gilet jaune – par Joseph Andras

Mercredi, 20 Novembre, 2019

 

Nous publions la lettre ouverte de l'écrivain Joseph Andras à Manuel T, gilet jaune, victime de tir tendu de grenade lacrymogène le 16 novembre.
 

 

Manuel, 

Comme tout un chacun, je découvre par voie de presse le sort qui t’est fait. À peine ai-je écrit ce mot, « sort », qu’il me faut me raviser : ce qui t’arrive ne doit rien au hasard ni à quelque circonstance indéterminée. Ce qui t’a frappé, samedi 16 novembre 2019, est on ne saurait plus concret : un projectile – de grenade MP7, semble-t-il. Une grenade tirée par un fonctionnaire de l’État après qu’il a pressé la queue de détente de l’arme à feu que l’on a jugé bon de lui remettre, puisqu’il est, paraît-il, des violences plus « légitimes » que d’autres. Une grenade produite par la société Nobel sport (qui, sur son site Internet, se vante de posséder une « expérience tricentenaire dans la poudre » et un « savoir-faire unique »). Une grenade qui contient de la poudre CS – cette sorte de saloperie que les peuples du Soudan, d’Irak, d’Égypte, d’Irlande du Nord ou du Vietnam eurent également le loisir d’inhaler sitôt qu’ils réclamèrent leur dû. 

Le gouvernement a crevé ton œil tandis que tu manifestais – « les mains dans les poches », tiens-tu à préciser de ton lit d’hôpital lillois. Le vingt-cinquième œil qu’il crève depuis que le peuple s’est levé pour rallumer la devise qui orne les mairies. Ils ne pourront donc pas nier, cette fois ; ils ne pourront pas mentir, face aux images qui nous sont parvenues grâce à un secouriste de rue ils, je veux dire l’appareil d’État et ses commis médiatiques (journalistes appointés, éditorialistes courtisans, animateurs de « débats » sponsorisés par la publicité). Tu n’avais pas de pavé à la main, tu ne mettais pas cul-par-dessus tête je ne sais quelle voiture de police : tu discutais à l’écart des remous d’une manifestation à dessein transformée en souricière. Une vidéo te montre en train de parler. Puis de te plier sous l’impact. Aussi simple qu’atroce. Le gouvernement doit en répondre, c’est-à-dire céder sa place.

Peut-être me pardonneras-tu ce tutoiement : on ne se connaît pas mais il m’est venu sans y songer : c’est ainsi que l’on se parle entre camarades, et c’est ainsi, autrefois, que l’on se reconnaissait entre citoyens. Je ne sais rien de toi, sinon ton âge et ton métier, intérimaire dans l'industrie automobile dans le département du Nord. J’ignore tes idées mais devine ton combat – quand un préfet de police nous informe qu’il n’est plus que deux camps, nous voici dès lors dans le même.

En 1789, dans La France libre, Camille Desmoulins parlait du monarque comme d’un « mangeur de peuple ». La formule n’a pas une ride : notre République n’a liquidé son roi qu’à demi. Le 12 juillet, deux jours avant cet assaut que l’on célèbre pour la forme une fois l’an, Desmoulins s’était retrouvé sur une table, debout, des gens par milliers alentour. Il avait appelé à brandir une cocarde verte, couleur de l’espérance. Tu t’es saisi du jaune, toi et tes frères et sœurs de lutte, couleur d’un soleil déglingué par la liberté du marché, la mobilité et la flexibilité. Desmoulins se dirait bientôt « hautement pour la démocratie », pour « l’égalité des conditions ». Il dirait encore que la démocratie représentative n’est en rien la démocratie, et cela les gilets jaunes l’ont clamé, beaucoup, partout, sur les ronds-points du pays comme aux abords des cabanes bricolées. Le peuple est l’unique souverain, poursuivrait Desmoulins : tout mandaté se doit d’être révocable à volonté.

Le jeune révolutionnaire avait vu « le faste » du pouvoir et le « mépris » des puissants ; cela avait ancré son « indignation inexprimable ». La même, sans doute, qui t’étreint depuis que tu participes à ce mouvement démocratique – c’est-à-dire depuis le début. Je relis ce poème de sa plume : « Pour les nobles toutes les grâces ; / Pour toi, peuple, tous les travaux. » Deux siècles plus tard, chaque samedi depuis un an, le pays ne feint plus d’ignorer les découverts à la moitié du mois, les vacances impossibles, le chauffage que l’on tarde à mettre, les plans sociaux fracassant les familles ou les nuits passées dans les camions. Je croyais ce pays endormi ; vous l’avez relevé. Il m’est arrivé de porter ce gilet ; dans les barricades et la foule qui se lie, toi et les tiens m’ont appris que rien n’était fichu.

Ta conjointe, Séverine, toute empreinte de dignité, confie : « On travaille dur et on aimerait bien, avec le salaire durement gagné, pouvoir vivre, et pas juste survivre. »

À la brutalité d’un système qui compte des fortunés et des dépouilles à la rue chaque hiver, qui voit sa jeunesse s’immoler par le feu et son école se pendre, qui a le sang de Zineb et de Steve sur les mains quand il n’arrache pas celles des réfractaires, qui ravitaille les pétromonarchies en matériel militaire et bousille les ruisseaux et la terre, tu parviens encore à opposer la non-violence. D’autres que toi choisissent de retourner le fer. Nous discuterons de la violence du peuple le jour où celle des puissants ne sera plus objet de discussion. Nous ferons le deuil des vitrines quand ceux qui mutilent les corps dormiront au cachot.

Tu avoues à présent ressentir « de la colère et de l’injustice ». Il nous revient de les porter.

Tu as sans doute mieux à faire, à cette heure, que de lire ces quelques lignes maladroites : tiens bon, toutefois, on a besoin de toi.

Salut et fraternité,

J.

 
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