Santé. La quête de marchés de l’industrie du tabac

À l’occasion de la Journée mondiale contre le cancer du poumon, retour sur les stratégies marketing développées par les cigarettiers pour maintenir leurs profits.

Publié le
Lundi 1 Août 2022
infographie Humanité

À l’hiver 2011, un miniscandale secoue le Sénégal. Le cigarettier Philip Morris, qui dispose d’une usine sur place, annonce que le prix du paquet de Marlboro va passer de 650 à 400 francs CFA (de 99 à 61 centimes d’euro), soit une baisse de 38,5 %. Il faudra toute la mobilisation de la société civile pour que le gouvernement finisse par contraindre le vendeur de cigarettes à revenir au tarif initial. L’affaire peut paraître anecdotique. Elle en dit long sur les stratégies commerciales de l’industrie du tabac pour s’implanter dans de nouveaux marchés.

« Alors que le prestige culturel de la cigarette, produit mortel, s’est estompé et que la consommation a chuté de manière significative au cours des dernières décennies aux États-Unis et dans les autres pays à revenu élevé, en raison de l’adoption de mesures réglementaires et fiscales strictes et de la sensibilisation croissante de la population, l’industrie du tabac s’est assuré une position conf ortable en se développant dans les nouveaux marchés des économies émergentes où elle fait la promotion de l’usage des cigarettes », résume une étude de la Banque mondiale d’avril 2022. Les effets de cette stratégie marketing sont déjà palpables. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 80 % des 1,3 milliard d’utilisateurs du tabac dans le monde vivent désormais dans des pays à revenus moyens ou faibles.

« Une des plus grandes menaces de santé publique du monde »

Une nouvelle d’autant plus inquiétante alors que ce lundi 1er août est la Journée mondiale contre le cancer du poumon. Deuxième type de cancer dans le monde, il demeure le plus mortel, avec 1,8 million de décès par an. Et on estime qu’il fera 3 millions de victimes en 2035. Or, on sait que ce cancer meurtrier est à 80 % causé par le tabac, même si les vendeurs de cigarettes, aujourd’hui concentrés dans quatre grandes multinationales, continuent de tout faire pour nier ou minimiser ce lien. Le tabac n’est d’ailleurs pas responsable que de cette maladie. Les experts le trouvent connecté avec au moins une vingtaine d’autres types de cancer. Pour l’OMS, « l’épidémie de tabagie » est « une des plus grandes menaces de santé publique du monde ». L’organisation évoque le chiffre global de 8 millions de morts par an, dont 1,2 million à la suite d’une exposition indirecte.

Icon QuoteLe cancer du poumon demeure le plus mortel, avec 1,8 million de décès par an.

Pour maintenir ses marges, l’industrie du tabac cible les groupes les plus fragiles et ceux qui vont constituer grâce à l’addiction un groupe de consommateurs réguliers. « De plus en plus, le futur des compagnies de tabac dépend d’un usage accru de ce produit dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, particulièrement parmi les femmes et les jeunes, groupes que, contrairement à ses affirmations, l’industrie cible délibérément », souligne un article publié dans la revue scientifique The Lancet. Le marché chinois étant réservé à la compagnie nationale d’État, c’est dans le reste de l’Asie, au Moyen-Orient et surtout en Afrique, prometteuse en raison de sa croissance démographique, que se concentre l’offensive des quatre multinationales du secteur. C’est dans ces zones aussi qu’est attendue la plus forte hausse de cancers d’ici 2035.

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Casser les prix pour accrocher les consommateurs

Rien n’est négligé pour conquérir ces nouveaux marchés. Selon Anna Gilmore, professeure de santé publique à l’université de Bath et chercheuse associée au Center for Tobacco and Alcohol Studies du Royaume-Uni, il y aurait 81 fois plus de messages publicitaires sur le tabac dans les pays pauvres que dans les pays à haut revenu. L’article du Lancet signale des pratiques courantes en Afrique, comme la distribution de cigarettes à des adolescents lors d’événements festifs ou même à proximité des écoles. Comme le montre l’exemple sénégalais, le maintien d’un prix faible permet de garantir l’accès de la cigarette aux segments les plus désargentés de la population. D’autant que, dans la plupart de ces pays, la vente à l’unité reste une pratique courante.

Les multinationales n’hésitent pas aussi à bloquer les législations prônant une meilleure régulation et préconisées par les Nations unies, comme celles concernant la hausse des prix ou l’obligation de faire apparaître des avertissements de santé publique sur les paquets. Elles arrosent au passage les politiciens pour obtenir des votes favorables, comme le montre un documentaire britannique de 2015 tourné en Afrique de l’Est.

Cette offensive est d’autant plus inquiétante qu’elle vise des pays où l’accès aux soins est complexe, coûteux et peu développé. Il est pourtant vital. Selon les données de l’Institut Curie, en France, seuls 4 % des patients sont encore en vie cinq ans après la détection d’un cancer diagnostiqué à un stade métastatique. Ce chiffre s’élève à plus de 50 % lorsque le diagnostic est précoce.

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