Marseille transforme le plomb en art !

À l’orée du Parc national des Calanques, une ancienne usine perdue dans la rocaille est réhabilitée en espace culturel. La Friche de l’Escalette se visite quelques semaines encore, avant de fermer ses portes jusqu’à l’été 2023.

Publié le
Samedi 1 Octobre 2022
Le parc de 3 hectares surplombant la Méditerranée abrite parmi ses ruines une galerie d’art à ciel ouvert, où les œuvres célèbrent la matière sous toutes ses formes. © C.Baraja/E.Touchaleaume/Archives Friche de l’Escalette
Le parc de 3 hectares surplombant la Méditerranée abrite parmi ses ruines une galerie d’art à ciel ouvert, où les œuvres célèbrent la matière sous toutes ses formes. © C.Baraja/E.Touchaleaume/Archives Friche de l’Escalette

Au bout d’un vallon du littoral découpé de la Méditerranée se cache un site archéologique de la civilisation industrielle. Passé le grand portail, le visiteur découvre les vestiges envahis par la végétation d’une usine de plomb. Ici, entre 1851 et 1925, une quarantaine d’ouvriers, immigrés italiens en majorité, transformaient du minerai de plomb en lingots de métal pur qui deviendraient ailleurs des objets, usuels ou précieux.

Pas moins de huit sites étaient installés dans les Calanques

Aujourd’hui situé au sein d’un espace naturel protégé, le lieu témoigne du développement industriel de la cité phocéenne au XIXe siècle. Le nombre d’usines en centre-ville croît alors si vite que, dès 1810, un décret relègue les activités industrielles et la pollution qu’elles génèrent dans les marges urbaines. Entre Montredon et Callelongue, la côte sud offre des abris naturels qui permettent l’approvisionnement par la mer à moindre coût des quantités considérables de matière première que nécessite l’industrie chimique et métallurgique, ainsi que l’enlèvement des produits finis. Pas moins de huit sites étaient installés dans les Calanques pour y produire du plomb, de la soude, du soufre, des acides tartrique et sulfurique ou encore de l’argent et du verre.

Le minerai était raffiné dans neuf  bassins

Dans la calanque de l’Escalette, bien trop étroite pour accueillir des navires de gros tonnage, les blocs de roche extraits des carrières espagnoles et italiennes arrivaient par petits caboteurs à fond plat depuis le port de la Joliette, bassin ouvert en 1853 pour faire face à l’explosion du trafic maritime. La construction de l’usine – alors l’une des plus modernes de France – tira profit de la topographie du site pour installer les étapes du traitement métallurgique à différents niveaux de la pente. Tout en haut, après avoir été acheminé dans des wagonnets à l’aide de la traction animale puis, plus tard, d’un téléphérique, le minerai était raffiné dans neuf bassins construits de manière concentrique.

Des cheminées rampantes adossées aux pentes

À présent, la garrigue y a pris ses quartiers et seul le soleil est de plomb. Les murs en pierre, toujours debout, servaient de scène à ce théâtre industriel : ils permettaient aux travailleurs de se déplacer entre les cuves, sous le cagnard et sans protection. La dangerosité du plomb était pourtant connue. Dans les collines marseillaises, les industriels construisirent des « cheminées rampantes », adossées aux pentes pour s’ouvrir à l’atmosphère à une altitude bien supérieure à celle des modèles habituels. Celle de l’Escalette s’est effondrée, mais elle court toujours sur le versant abrupt. Au niveau inférieur, la visite guidée n’emprunte pas le passage sous les voûtes en brique de la galerie des fours, malgré une vue sur la grande bleue à faire rêver les promoteurs immobiliers. Cette partie du site n’a pas encore été dépolluée.

Cinq ans sont nécessaires pour dépolluer 3 hectares

En effet, la réhabilitation de la Friche, qui ne bénéficie d’aucun argent public, est progressive, « modeste et simple », selon l’antiquaire et galeriste parisien Éric Touchaleaume qui l’a rachetée en 2011. Le lieu est en piteux état. Pollué, dégradé par des décennies d’abandon du conseil général, il a abrité une criée aux poissons clandestine, des trafics en tout genre, un restaurant illégal ou encore une casse auto. Cinq ans sont nécessaires pour dépolluer 3 hectares et une première exposition artistique est proposée en 2016.

La matière sous toutes ses formes

Le parcours de visite, gratuit sur rendez-vous tous les jours de la saison estivale et les vendredis, samedis et dimanches de septembre et d’octobre, est ponctué de sculptures modernes et contemporaines, dont la sélection s’étoffe d’année en année, et de deux « architectures légères » du designer précurseur de la modernité Jean Prouvé. Modules en terre cuite du « Claustra » d’Héloïse Bariol (1983), totems en chêne noirci de « l’Été de la forêt » de François Stahly (1960) ou encore acier Corten plié et soudé des « Reliefs » de Pierre Tual (1980) : la Friche célèbre la matière sous toutes ses formes et donne ainsi matière à rêver. Le réaménagement n’en est pourtant qu’à ses débuts.

Bientôt l’ouverture de résidences d’artistes

Les édifices en ruine de la partie haute, colonnades, bassins et arcades qui s’intègrent si bien au décor naturel, seront conservés, y compris les pins, agaves et figuiers qui les ont colonisés avec tant de beauté. En bas, les anciens ateliers servent de salles d’exposition et bientôt de création grâce à l’ouverture de résidences d’artistes. Un bistrot devrait également voir le jour, ainsi qu’un musée pour raconter le passé industriel. Tous ces projets prendront du temps, mais l’alchimie opère déjà. En fusionnant architecture, nature et sculptures, parions que la Friche de l’Escalette s’inscrira durablement dans le paysage culturel marseillais.

Arpenter le riche passé industriel

Niveau de difficulté : moyen

Distance : 4 km

Durée : 1 h 30

Dénivelé positif cumulé : 200 mètres

 

  1.  Du terminus de la ligne 19, longer à gauche la route du chemin des Goudes, à environ 250 mètres. Franchir la barrière. Entrer dans le parc Adrienne-Delavigne et suivre le balisage blanc et rouge du GR98. Le balisage suit un large chemin que l’on quittera à environ 500 mètres pour prendre à droite un petit sentier qui prend rapidement de la hauteur. Le GR98 tourne à droite et bascule dans le vallon de l’Escalette.
  2.  Traverser le vallon de la Garenne et son magnifique éboulis. Un dernier petit franchissement mène au col du Brès.
  3.  Le sentier descend à droite et longe une corniche jusqu’au pas de la Garrigue. Au pied du passage, prendre à gauche. Un sentier balisé en jaune coupe le GR98 et rejoint la calanque des Trous. Tout au long du sentier, on aperçoit le fortin et le village des Goudes, puis le sémaphore de Callelongue et le rocher des Goudes.
  4.  Au col, descendre face à la mer. À environ 100 mètres, prendre le sentier de gauche pour rejoindre le vallon de Callelongue. En fond de vallon, prendre à droite la direction de Callelongue, passer la barrière pour rejoindre l’avenue des Pébrons (poivrons en provençal) et le port.
  5.  Arrivée. Retour possible en longeant la côte et la route des Goudes.
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